Technologies de l'information
JEAN-BERNARD LÉVY - PRÉSIDENT DU DIRECTOIRE DE VIVENDI
Interview
« Les pouvoirs publics doivent s'attaquer à la rente excessive de France Télécom »
[ 13/06/08 ]
C'est à une attaque en règle contre France Télécom que se livre Jean-Bernard Lévy dans un entretien aux « Echos ». Le président du directoire de Vivendi demande une baisse de l'abonnement téléphonique et veut pouvoir accéder aux chaînes de télévision d'Orange. Il ajoute que Vivendi n'aura probablement pas besoin de recourir à une augmentation de capital.
Que pensez-vous de l'arrivée de France Télécom-Orange dans l'univers des contenus ?
Je souhaiterais d'abord que France Télécom assume clairement sa stratégie et appelle un chat un chat. Le groupe va dépenser chaque année dans les contenus des sommes comparables au coût de grille total de M6, tout en s'abritant derrière des discours faussement modestes. France Télécom a dit et répété ne pas vouloir devenir un éditeur de contenus, ne pas vouloir diffuser de matchs de foot en direct... Maintenant, on nous explique qu'il s'agit de dépenses « microscopiques », d'une légère réallocation de dépenses commerciales ! La réalité, c'est que France Télécom devient un groupe de télévision. Il doit accepter que les règles du jeu soient les mêmes pour tous.
Concrètement, que demandez-vous ?
Outre la clarté dans le discours, il faudrait aussi une clarté dans les comptes. C'est le seul moyen d'éviter des subventions croisées entre les contenus et les activités fixes et mobiles - où France Télécom est en position dominante. Il faut que les activités contenus de l'opérateur soient filialisées sans délai et que ces comptes soient audités et publiés. Ensuite, il faut que Orange TV soit soumis aux mêmes règles que les autres chaînes de télévision, qui supportent de lourdes obligations. Il serait étonnant que France Télécom y échappe, au prétexte que ses chaînes sont diffusées via une technologie nouvelle, l'ADSL ou le mobile. Les règles doivent être les mêmes, quels que soient les réseaux de diffusion (lire ci-dessous).
Selon vous, France Télécom peut-il réserver ses contenus à ses clients ?
Ce serait très inquiétant et les pouvoirs publics devraient intervenir. Cela signifierait qu'il faudra changer d'opérateur ADSL ou mobile pour accéder à certains contenus. Comme si certains livres étaient vendus exclusivement dans un seul réseau de libraires... Car la philosophie de la création est de toucher tous les publics et, de plus, c'est le consommateur qui serait pris en otage. SFR Neuf Cegetel a d'ailleurs demandé à avoir accès aux chaînes d'Orange. En cas de refus, nous en tirerons les conséquences juridiques. Chez Vivendi, les choses sont claires. Canal+ est disponible partout : sur le câble, le satellite, le hertzien et tous les fournisseurs d'accès Internet, y compris Orange. Vivendi s'est aussi engagé à ne pas favoriser SFR par rapport aux autres fournisseurs d'accès.
L'arrivée de France Télécom renchérit-elle le coût des contenus ?
Oui, car nous devons nous aligner ou renoncer. Les gagnants dans cette guerre des prix, ce sont les majors d'Hollywood, qui font monter les enchères. Le perdant, c'est le client final, car cette hausse risque d'être répercutée sur lui. Certes, à court terme, Canal+ a sécurisé son approvisionnement en football et auprès des principaux studios, donc cela ne remet pas en cause nos objectifs à l'horizon de 2010. Mais, au-delà, des perturbations sont à craindre.
Quel bilan tirez-vous de la concurrence dans les télécoms fixes ?
Il est plus que préoccupant. Sur la quinzaine d'entrepreneurs au départ, il ne reste plus que deux nouveaux entrants dans l'ADSL. Aucun des autres n'a pu survivre. Surtout, France Télécom accapare 85 % de la marge générée, ne laissant que 15 % à ses deux concurrents. Comment peuvent-ils investir dans ces conditions ? Les comptes du dégroupage récemment publiés par l'opérateur historique montrent qu'il fait plus de marge avec cette simple activité de revente que les opérateurs alternatifs avec leur propre service. Quand nous développons de nouveaux services, c'est donc France Télécom qui s'enrichit. Les investissements de SFR dans la fibre optique - 450 millions d'euros sur trois ans - ne pourront être que limités. Au moment où le gouvernement envisage le très haut débit pour tous, il est clair que les opérateurs alternatifs n'ont pas les moyens d'y répondre massivement.
Que proposez-vous ?
Il est urgent d'agir, car les décisions en matière de fibre optique seront prises dans les prochains mois. Les pouvoirs publics doivent s'attaquer à la rente excessive dont dispose France Télécom, grâce à l'abonnement et au dégroupage. Cette rente est d'autant plus injustifiée que le réseau est amorti depuis longtemps. En plus, cette rente n'a fait qu'augmenter, notamment grâce à la hausse de l'abonnement de 25 % en trois ans. Une hausse inexplicable qui donne à France Télécom des moyens supplémentaires pour étouffer ses concurrents. Une baisse de l'abonnement permettrait aussi d'augmenter le pouvoir d'achat, en particulier des personnes âgées, modestes, et en zone rurale.
Que se passera-t-il si vous n'êtes pas suivi dans vos demandes ?
France Télécom est le seul opérateur à disposer des moyens financiers et de l'accès au génie civil nécessaire au déploiement de la fibre optique. Si rien n'est fait rapidement, le passage à la fibre ne fera que renforcer son monopole. La séparation entre le réseau et les services de France Télécom deviendra alors inéluctable. Comme dans l'électricité ou le transport ferroviaire, c'est la seule alternative possible si l'on veut voir se développer la concurrence. Ce schéma a déjà été adopté en Grande-Bretagne, en Italie et en Suède et la Pologne y réfléchit. Les pouvoirs publics doivent choisir leur modèle. Soit ils considèrent qu'il existe un monopole naturel et ils imposent une séparation totale entre les services et un réseau d'infrastructures partagé par tous, soit ils mettent en place un cadre économique permettant l'émergence d'une réelle concurrence.
Pourquoi SFR Neuf Cegetel a- t-il déposé une offre peu élevée sur le fournisseur d'accès Alice ?
Sur ce dossier, nous avons fait une proposition adaptée. Alice était loin de la rentabilité et des restructurations considérables auraient été nécessaires.
Où en est le rachat de l'éditeur de jeux vidéo Activision ?
Nous finaliserons le rachat de 52 % du capital, après l'assemblée générale d'Activision, qui se tient le 8 juillet. Puis nous lancerons, comme annoncé, une offre sur la moitié du flottant, à un cours de 27,50 dollars. Si l'offre est souscrite intégralement, nous monterons ainsi à 68 % du capital d'Activision Blizzard. Mais, aujourd'hui, l'action Activision se négocie autour de 34 dollars, donc il est possible que très peu de titres soient apportés à notre offre. Dans ce cas, nous n'aurions sans doute pas besoin de lever de l'argent via l'augmentation de capital que nous avions évoquée.
Etes-vous intéressés par le rachat de l'espagnol Digital+ ?
Si nous recevions le dossier, nous le regarderions avec intérêt. Nous avons toujours dit que nous étudierons les opportunités qui se présentent dans nos métiers et dans les pays voisins, avec notre discipline financière habituelle.
Envisagez-vous de racheter le flottant de Canal+ SA, ce qui va devenir possible avec le relèvement des seuils anticoncentration ?
Nous n'avons pas de projet en la matière aujourd'hui.
Au Maroc, craignez-vous que la hausse des prix alimentaires n'impacte Maroc Telecom ?
Cela n'est pas à exclure, mais, à ce jour, nous n'avons aucun signe d'arbitrages en ce sens.
Quel est l'impact sur Vivendi des difficultés du marché publicitaire ?
Il est quasi nul. Moins de 1 % de notre chiffre d'affaires vient de la publicité - en l'occurrence, les tranches en clair de Canal+.
PROPOS RECUEILLIS PAR DAVID BARROUX ET JAMAL HENNI
Jean-Bernard Lévy
Né à Suresnes, cinquante-trois ans.
Polytechnique, ingénieur télécoms (ENST).
Depuis avril 2005. Président du directoire de Vivendi Universal. Août 2002. Nommédirecteur général de Vivendi Universal. 1998. Directeur général puis associé gérantd'Oddo et Compagnie. 1995. PDG de Matra Communication. 1993. Directeur de cabinet de Gérard Longuet, ministre de l'Industrie, des Postes et Télécommunications et du Commerce extérieur. 1988. Directeur des satellites de télécommunications à Matra Espace. 1986. Conseiller au cabinet de Gérard Longuet, ministre délégué aux Postes et Télécommunications. 1982. Adjoint au chef du service du personnel, France Télécom. 1979. Ingénieur à la direction opérationnelle des télécommunications d'Angers
EXTRAIT de LES ECHOS du [ 13/06/08 ]
